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lundi 16 février 2015

critique : Guerre et paix à la Comédie de Reims

La Comédie de Reims organise actuellement un festival « guerre et paix ». La ville de Reims est en tête numériquement et artistiquement des manifestations liées à la commémoration de la Grande Guerre... Les spectateurs y frôlent l'overdose : « Heureusement, on n'en a que pour 4 ans... »
Ce week-end, j'y suis allée pour assister à un débat formidable d'inepties. Il y avait pourtant là un universitaire connu et reconnu....
Le débat s'intitulait « l'art et la guerre ». Mais au vu des invités, il était clair que ce serait plutôt « le théâtre et la guerre ». J'ai souvent eu l'occasion de dire à quel point je regrettais l'inculture (l'illettrisme serait sans doute un peu exagéré) de bon nombre d'acteurs et de metteurs en scène. Quand ils interviennent pour une interview, cette carence passe inaperçue, mais quand ils participent à un débat …. autorisez-moi un silence de bienséance.
Nous avons pu ainsi découvrir que la Grande Guerre était celle de Bosnie, que la seule guerre actuelle se déroulait dans et à proximité des stades de football, que la choralité était née du besoin de représenter la guerre.
M. Lagarde a expliqué le dilemme où il se trouvait à cause des attentats puisqu'il montait une pièce qu'il avait commandée sur le terrorisme et que les circonstances la rendaient injouable.
Je sais que les metteurs en scène se croient démiurges, je les imagine plus utopistes, mais ceux qui étaient présents sur le plateau étaient visiblement persuadés que le monde naissait de leur œuvre programmée au festival.
L'originalité de « représenter » la guerre ? Eschyle Les Perses : faire parler dans un théâtre athénien les vaincus d'une bataille toute proche, les montrer dans l'attente de l'issue d'un combat dont les spectateurs connaissait la réalité, en faire une tragédie, pleine de lamentations... Cela était fort et puissant.
Et tous ceux qui ont traité la guerre dès la Révolution française et les guerres napoléoniennes : Grabbe par exemple. Le théâtre de la guerre n'est pas né au XX ème siècle. Que dire d'Homère ? Ne faisait-il pas entrer la guerre dans les palais attiques, dans la forme minimale que prenait le théâtre de l'époque ? Et les gestes dans les châteaux médiévaux : Chanson de Roland ou Geste de Raoul de Cambrai … La première parole non utilitaire a peut-être été le récit d'un combat, d'une victoire....
Peut-on parler de théâtre de la guerre sans évoquer Hanoch Levin, Le Groupov, Hotel Modern...
Le terrorisme ? Camus et Sartre en faisant jouer respectivement Les justes et Les mains sales se posaient-ils la question de la bienséance ? N'y a-t-il plus dans le théâtre le besoin d'urgence qu'il y avait à l'époque d'Eschyle ? A-t-il perdu tout pouvoir de catharsis ?
Apporter le rire dans le récit de la guerre... Mais que faire alors de la somme théâtrale de Karl Kraus Les derniers jours de l'humanité ? Écrit pratiquement au jour le jour pendant la Grande Guerre, avec une regard d'une ironie et d'insolence que n'auraient pas reniées les plus engagés des journaux satiriques.
Quant à la choralité, il suffit de lire les ouvrages de Jean-Pierre Sarrazac, de Joseph Danan, de Jean-Pierre Ringaert, de Robert Abirached et de tant d'autres, pour y voir non la solidarité des combattants, mais une conséquence de la déliquescence du personnage de théâtre et elle ne s'applique pas qu'au théâtre de la guerre.
M. Banu fut autrefois mon professeur, je ne comprends pas comment il a pu cautionner de telles aberrances, à quel prix ?
Je ne suis pas allée voir les pièces proposées dans la suite de l'après-midi et de la soirée. Mieux vaut perdre de l'argent que de (à nouveau silence de bienséance)

Si vous avez eu la chance de ne pas avoir fait des kilomètres , de ne pas avoir assisté à ce pseudo-débat, je vous conseille, si le sujet vous intéresse, trois excellents ouvrages de David Lescot :

Dramaturgies de la guerre (Circé)
Une guerre qui n'en finit pas. (Complexes eds)
Les mises en scènes de la guerre (Nouveau Monde éditions)


Vous pouvez aussi lire ses pièces de théâtre. C'est un auteur à ne pas omettre....  

lundi 15 décembre 2014

Hotel modern : la grande guerre - critique


Hotel modern est une compagnie qui s'est spécialisée dans le théâtre d'objets. Elle a connu un succès mérité, il y a quelques années, avec « la grande guerre ».

De nombreuses traces persistaient sur Internet et j'avais étudié le pièce (à partir d'archives) avec David Lescot, spécialiste du théâtre de la guerre. Inutile donc de vous dire la joie que j'ai éprouvée, en avril quand j'ai appris que Hotel modern interviendrait pour deux représentations à Reims, dans le cadre des cérémonies de commémoration. Un collègue très branché « centenaires » m'a rejointe.



Enfin, voir en vrai ce que je ne connaissais que par photographies ou micro-enregistrement. Pas trop loin de la scène : je veux voir le résultat, mais je veux aussi comprendre les moyens. Surprise : le texte lu en direct est en français. Ils sont 4 sur le plateau. 3 qui se partagent la lecture et les manipulations, un 4ème qui assure les bruitages. Les textes ne diffèrent guère de ceux qu'on entend d'habitude. L'intérêt vient des moyens rudimentaires mis en œuvre pour recréer les tranchées, les villages en feu, les bombardements, les destructions, la mort, la boue, la putréfaction. Tout est filmé en direct par les manipulateurs et projeté sur un écran qui occupe le fond de scène. Les mains apparaissent parfois comme des personnages à par entière au milieu des figurines, sans créer un sentiment de gêne. La manipulation se fait « à vue ». La projection alterne couleurs et noir et blanc, pour donner un point de vue ou un autre. Je regarde à peu près autant l'écran que les objets ou les mouvements des interprètes. Le décalage entre ce qui est utilisé et ce qui est produit me fascine, rendant plus puissant l'effet obtenu. Cela fourmille d'imagination, de créativité, d'observation, de recherche. A la fin on nous invite à venir sur le plateau pour une meilleure prise de conscience du travail. On peut même parler avec les manipulateurs ou s'exercer à un mouvement des figurines.

Quand nous sortons, mon collègue me dit « je ne suis jamais rentré dans un spectacle au théâtre. »

Moi je n'y suis rentrée que dans la mesure où j'ai joué le jeu du « je sais que ce n'est pas vrai, mais faites comme si... Faites moi croire que vous croyez que je suis dupe... » J'ai regardé le travail d'artiste, mon collègue a regardé l'écran. IL n'a pas assisté à un théâtre d'objets, il a suivi un film d'animation. Nous avons vu deux représentations différentes. En tant que spectateur de cinéma (d'animation), il a été happé par l'image de l'écran, en tant que spectatrice consciente, je suis restée en partir extérieure. La présente de l'écran a créé une part de distanciation qui m'a mise en position critique. J'ai admiré le travail élaboré et mon esprit aiguisé par la nécessité d'aller au-delà m'a conduite à penser « ah oui, c'était cela. Ils ont bien retrouvé comment me le faire éprouver », sans me laisser piéger par l'image conventionnelle finalement, très apparentée à un documentaire comme on en voit beaucoup.

Qui de nous deux était sur le bon parcours ? Il reste vrai que ce spectacle qui ne se jouera très peu en France est à ne manquer sous aucun prétexte....

lundi 3 novembre 2014

dossier la lumière et les lumières : les étymons 3


  • Un étymon indo-européen bhel- / bhleg – (briller) nous a donné une grande quantité de termes, souvent de formation populaire, ce qui explique son manque de visibilité. Si en allemand, on peut lui rattacher le mot Blitz (l'éclair – qui en français vient de la racine clar-), en français il se cache dans le radical flam- (flamme, enflammer, flambe, flambard, flambeau, flamber, flamboyer, flamboyant, flammèche, inflammable, inflammation, oriflamme...), dans le radical flag- (flagrant, conflagration, déflagration), dans le radical fulg- ( fulgurant, ou son évolution populaire foudre, ainsi que les mots qui en découlent).



  • Enfin, un dernier étymon dji, emprunté aussi à l'indo-européen aussi, (orthographe non transcriptible avec notre alphabet), qui désigne aussi la lumière dans ce qu'elle est manifestation divine et qu'on retrouve dans un radical sanskrit d(e)i qui a le sens de briller. Elle apparaît en grec dans le nom du Dieu suprême, Zeus, qui est la lumière par excellence – il est le maître de la foudre. L'étymon donnera le mot deus en latin (le dieu), et parallèlement le mot dies (le jour) et l'adjectif diurnus (qui se passe de jour) et l'adverbe diu (longtemps). Deux racines que nous retrouveront dans le suffixe -di des noms des jours de la semaine, et l'adjectif diurne. L'italien giorno et l'espagnol dia sont également des enfants de cet étymon.



Ces formations à partir d'étymons parallèles a obligatoirement créé des doublons, deux mots de formation semblable mais à partir de racines différentes :

lucifer – phosphore

translucide – diaphane

élucider – éclairer

lumineux - phénoménal

Je passe sous silence, un radical ard- du latin qui a aussi un rapport à l'origine avec la lumière, parce qu'il est trop rattaché dans notre langue à la notion de feu au sens physique, ainsi qu'un étymon cand- (qui nous reviendra par l'intermédiaire de l'italien dans chandelle ou candélabre, mais dont l'évolution naturelle a donné encens ou incendie)


dossier la lumière et les lumières : les étymons 1

Je commence ici la publication d'un dossier assez long sur la notion de lumière, étude faite à travers le vocabulaire qui s'y rattache. L'étude était destinée à devenir une base de réflexion pour un groupe de chercheurs sur la lumière au théâtre.  Il manque la partie collective de cette réflexion. J'essaierai de la compléter au fur et à mesure...
Bon début de lecture donc...




LA LUMIERE  ET  nous




Les étymons



  • On trouve en indo-européen : leuk(s). Sur cette racine seront formés deux mots latins :


lux (la lumière naturelle)


lumen (la lumière artificielle, le moyen d'éclairage)


De ces deux mots naîtront la quasi totalité des termes français liés à la lumière.


S'apparentent aussi à cet étymon :


Lucifer (la dernière étoile du matin, celle qui apporte le jour – dont le doublon grec existe : Phosphoros)


un verbe d'état luceo, es, ere, luxi, luctum (être lumineux, luire), qui donnera l'adjectif lucidus, et un verbe luceso (commencer à briller)


le substantif lucor (lueur)


Aucun verbe transitif direct pour dire éclairer quelque chose ne semble exister sur cette racine en latin, on trouve davantage de composés sur lu- : illustro, as, are, avi, atum ou illumino, as, are, avi, atum. Le fait que verbes appartiennent à la première conjugaison semble attester de leur fréquente utilisation et de leur formation d'origine populaire.


Beaucoup de verbes ou d'adjectifs qui n'ont pas connu de survie en français dérivent de cette branche : circumluceo, diluceo, dilucesco, interluceo, per/pellucidus, praelucidus, relucesco, translucesco...


Diluculare désigne le fait que la lumière décline au crépusule et anteluculare qu'elle apparaisse au lever du jour.


D'autres comme elucesco parviendront jusqu'à nous (élucider).


Le mot lucerna (la lampe à huile)


Plus étonnant, le surnom d'une déesse de la lumière dans la nuit luna (la lumineuse) qui donnera son nom officie à notre satellite. Je me permets à ce niveau une parenthèse pour un rapprochement avec la nom grec de la Lune : Séléné qui tire son origine de σελας (éclat de lumière)


De lumen dérivent dès le latin


luminosus (un adjectif au sens similaire à celui qu'a le français lumineux)


luminaria (les flambeaux – on pense à nos luminaires)


illuminare et illuminatio, onis


et eluminatus (privé de lumière)


Sur la racine luks (avec affaiblissement de la consonne K, s'est formée la famille de lustr- (avec une confusion parfois avec un mot lustrum, purification et un verbe lustro purifier), qu'on reconnaît dans le verbe illustro, as, are, avi, atum (sens proche de celui du mot français) et illustramentum (ornement).




mercredi 22 octobre 2014

manger 5

Suite de ma rumination.
Il semblerait que je ne sois pas la seule à m'interroger sur "manger".
Outre Sweeney  Todd qui devrait être joué sur plusieurs scènes françaises et qui est à la base de ma réflexion : "comment théâtraliser le ressenti d'adolescents sur cette farce autour de la comédie musicale ? , j'ai découvert ce week-end que le festival de théâtre du Val de Marne (Les théâtrales Charles Dullin) va proposer deux créations sur un thème assez similaire.
Tout d'abord "Mangez-le si vous voulez", ou comment parler d'un meurtre dans une cuisine ...
Ensuite "Modeste proposition", le comédien reçoit les spectateurs dans une boucherie, entre performance et texte. Pourront-ils manger ce qu'il leur a concocté à partir du pamphlet de Jonathan Swift (le papa de Gulliver) : Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres d'être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public.
Décidément le cannibalisme fait recette en 2014...
Peut-on encore regarder son hamburger dans les blanc des oignons ?

mercredi 15 octobre 2014

manger 4


Suite de manger. J'avais cherché vers l'art mais j'ai à nouveau oublié de garder mes deux pieds dans la réalité. L'art aujourd'hui divise les populations plus radicalement que les niveaux sociaux. Souvenir à nouveau de la horde de gueux, qui ne manquaient pas d'argent et d'un homme croisé il y a quelques années aux Resto du cœur et qui demandait à échanger ses portions contre une place de théâtre. Nous revenons à l'idée que l'art de manger tient moins à ce qui est mangé qu'à la ffaçon dont on le mange.

Quel est aujourd'hui le spectacle de la nourriture pour le quidam ? Il faut exclure les banquets littéraires ou poétiques, de moins en moins nombreux et où la nourriture est un catalyseur e l'unité du public, un moyen de favoriser l'écoute et la disponibilité poétique.

Pour la plupart des spectateurs, l'image du spectacle de la nourriture est celle véhiculée par la télévision, c'est à dire les différents monster chief ou le meilleur charcutier, héros de la chiffonnade culturelle. Le spectacle du « manger » est celui de la préparation médiatisée, avec une exhibition des sentiments et des sensations directes, primaires, immédiates. On se retrouve dans le domaine de la performance, de la mise en lumière de l'échec et de la réussite. L'échec aboutissant souvent à la mort télévisuelle du perdant. Le jeu sous-entend une forme de cannibalisme.

Je vais peut-être pour cet exercice scolaire de représentation de la nourriture et de l'acte de manger partir sur un jeu autour du cannibalisme. A voir...

samedi 7 juin 2014

recoudre le théâtre


Je voudrais revenir sur l'aspect "décousu" qui dérange certains spectateurs des “36 nulles de salon”.

Je ne parlerai pas de décousu mais de recousu. Je vole l'expression à Jean-Pierre Sarrazac, qui j'en suis certaine, me le pardonnera. Cet immense penseur du théâtre contemporain et cet homme extraordinaire de simplicité et de gentillesse aime à comparer l'auteur de théâtre et le rhapsode antique. Il remonte dans cette comparaison à l'étymologie du mot grec : celui qui coud. L'auteur de théâtre est celui qui coud des textes, en laissant apparaître les coutures.

Cette image vaut surtout pour les auteurs de théâtre contemporain, post-moderne pour qui le schéma narratif prôné par Aristote, il y a plus de 2000 ans, s'avère impuissant, inadapté. Le théâtre contemporain s'arroge la prérogative de se libérer de toute forme narrative classique et de se chercher des nouveaux moyens pour rendre compte d'un monde nouveau.

Une des formes qu'il exploite depuis maintenant plus de 150 ans est la juxtaposition ou la superpositions de morceaux, de tronçons d'histoires. On a parlé de "tranches de vie". On peut remonter pour un essai de datation, au “chemin de Damas” de Stringberg.

On a aussi parlé de "théâtre de l'intime" , de théâtre du "tragique du quotidien".

Les auteurs des années 70 et 80 ont raffolé de cette forme qui consiste à focaliser le regard du spectateur sur des situations particulières où les personnages sont le plus riches. Dans mes pièces préférées de cette époque, figurent celles de Michel Vinaver, de Xavier Kroetz...

Il a pu s'agir de tableaux qui se succédaient, dans une forme encore proche de la fable. Mais aujourd'hui on a souvent abandonné le trame narrative elle-même, laissant place à des bribes de renseignements avec lequel le spectateur est libre de reconstituer une histoire ou non Et parmi les auteurs d'aujourd'hui qui pratiquent cette technique de décomposition - recomposition, de mélange de parcelles d'histoire recousues, je citerai Mouawad, Lagarce, Crimp, Minyana, Belbel, Foss et tant d'autres. Il faudrait parler de “Mère et Fils” de Joel Jouanneau, de “Ma Solange comment t'écrire mon désastre, Alex Roux” de Noëlle Renaude, de “L'instrument à pression” de David Lescot. Il faudrait citer tant de noms d'auteurs et tant de titres d'oeuvres que mon texte deviendrait encore plus fastidieux.

La trame dramatique, ce qu'autrefois on appelait "l'histoire" a disparu. L'unité de la pièce vient désormais de la récurrence de personnages, de phrases ou de situation.

Le télévision a vite vu le parti qu'elle pouvait tirer de cette forme. Si Jean Michel Ribbes nous a régalés avec “Palace”, que dire des actuels "Parents, mode d'emploi " "scènes de ménage'" ou "nos chers voisins" qui se disputent l'antenne à heure régulière. La forme est devenue caricaturale. La tranche de vie se limite à la mise en place d'un jeu de mot ou d'une saillie, suivie d'un commentaire mimique. Une porte ouverte à tous les clichés, les gags usés et connus. La réalisation technique demande un minimum de moyens et donc de coût. La rapidité d'enregistrement permet de concentrer les jours de tournage et de limiter les frais liés aux intermittents qu'on précarise davantage. Le public adore ces petites formes qui ont l'avantage de le distraire sans trop l'impliquer et qui correspondent à son besoin de rapidité, son habitude de zapper. On peut rire à bon compte et sans trop perdre de temps.

Il est évident que l'on ne peut pas attendre la même chose dans une représentation théâtrale, et la rhapsodie y est rarement source de grosse rigolade. L'humour n'est pas absent, mais il est rarement l'objectif premier de l'écriture. Même si l'on peut établir une comparaison latente avec les “Diablogues” de Roland Dubillard, autre auteur très attiré par l'exploitation de l'absurde. (lire éventuellement aussi : “où boivent les vaches”)

Le choix de Cabanis n'a rien donc de bien original. Il pousse sa recherche formelle en inscrivant chaque nulle dans une durée limitée, dans un nombre de répiques fixe et choisit de marquer ses coutures par une répétition "Dis Mario". Nous sommes dans un domaine mathématiques et géométrique : celui de la logique et de l'échiquier. Tout est ordonné (avec abscisse et ordonnée). Les “nulles” commencent toutes comme une recherche scientifique, une question qui pour les personnages tient de la question existentielle. “Dis-moi Mario”. Cette question vitale pour eux est si saugrenue et si invraisemblable qu'elle nous force à réagir (comique ou ironie – selon qu'on voit les personnages dans leur enfermement ou dans un monde ouvert). La résolution ou le refus de donner une solution marque la fin de la nulle de façon, je l'ai dit, mathématique et géométrique.

Quant à Jacques Bonnaffé qui assure la mise en scène, il fallait se douter que c'était cette contrainte de la forme qui l'intéresserait autant que le contenu. Et dans le contenu, il a privilégié visiblement la présence constante de l'absurde, la vanité des dialogues qui ne font plus avancer l'action (la fable a disparu). Il y a loin dernière tout cela, peut-être sans qu'il en soit pleinement conscient, le travail qu'il a mené sur les textes de Joseph Danan à la Ferme du Buisson il y a quelques années, son travail sur Ludovic Janvier (grand ami de Beckett), son travail sur Pierre Michon (et notamment “le Corps du Roi”, “les vies minuscules”) et ses collaborations avec Jean François Peyret.

Je trouve comme beaucoup de personnes qu'on ne peut pas regarder les “36 nulles de salon” sans éprouver un certain dérangement. Peut-être en raison de ce que le texte et les situations me disent de moi, de mes rappports avec ceux dont je partage la vie, de mon rapport avec l'image que je me projetais de moi, "quand j'avais vingt ans, crédule à mon génie, je croyais pauvre esprit qu'au monde je manquais... ami, le résultat, tu le vois : -un laquais". L'échec des personnages est peut-être mon échec et leur impossibiité au bonheur, mon incapacité à être heureuse. Nous sommes bien dans le théâtre du "Tragique du quotidien". On peut le regarder en face avec un sourire ou avec une vague angoisse... ou préférer la fuite pascalienne.




Dans cette réalisation Jacques Bonnaffé est totalement fidèle à sa devise “élitaire et pomme de terre”. Ceux qui acceptent ce paradoxe ne peuvent pas être déçus. D'autant que le jeu est exceptionnel par rapport à un texte si atypique.


On pourra lire deux autres articles sur le même sujet : critique 36 nulles de salon et critique 36 nulles de salon suite

dimanche 23 mars 2014

Critique : un canard sauvage à Bussang


Retour de la Colline, Théâtre national. Sur mon bureau le programme de Canard sauvage. Un de ces merveilleux programmes, riche de textes autres, parallèles et d'offres de poursuite de lectures et pas seulement une bavasserie autogratifiante d'un metteur en scène ou d'un traducteur. Avec des photos du spectacle, des photos en couleurs...

Une remarque d'un curieux. « On dirait Bussang ».

Je reprends les photos. Un doute, un regard plus débarrassé de l'empathie du spectacle. Cette caisse en bois aux structures apparentes (que l'âge n'a pas encore brunies), cette déclivité du plateau (qui permet au spectateur de bien voir, mais qui casse les mollets des acteurs et transforme tout roulement en travail herculéen). Mêmes portes coulissantes de fond qui libèrent la vue sur un monde végétal (reconstitué artificiellement pour la Colline). Non, je n'ai pas pensé à Bussang pendant toute la représentation,malgré l'allusion et les similitudes. Parce que Bussang est autre que ce cliché.

Bussang s'attrape d'abord par le souffle, plus exactement par l'essoufflement. Vous avez laissé la voiture au grand parking près du village et de la Popote où acteurs et figurants se croisent entre les représentations. Ou pire, vous vous êtes garés , dans le village près des hôtels et des deux restaurants. Vous devez poursuivre le chemin escarpé à pied entre les demeures historiquement architecturées de la bourgeoisie vosgienne, les pensions cossues du début du siècle, quand Bussang était une ville thermale. Puis elles vous laissent au milieu de la campagne

Bussang s'attrape ensuite par la vue. Il vous faut des prairies émaillées de vaches noires à l'échine blanche, des chaumes au loin paresseuses sous le soleil ou pudibondes dans les nuages, des croupes de forêts et l'impression d'être arrivé là où cela ne se continue plus. Alors derrière une haie de buis vous entendez des discussions, des rires et des verres entrechoqués.

Bussang s'attrape alors pas l'oreille. Vous traversez ce qui vous semblait la haie infranchissable des contes de fées. Votre pied s'enfonce dans une allée de cailloux blancs qui se dérobent dans un friselis de pierres, rejoignant les cris d'autres cailloux malmenés. Vous ne regrettez pas d'avoir gardé des chaussures confortables. Quelques élégantes parisiennes vacillent au bras de beaux messieurs, avec des allures de quasimodo de carnaval. Les montagnards progressent dignement en godillots vers les portes de bois.

Bussang s'offre alors à vous dans la majesté de ses planches de bois noirci, avec sa grande croix blanche, ses escaliers de grange aux troncs mal équarris. Vous vous demandez ce que vous faites là et si c'est bien là la scène nationale qu'on vous avez annoncée, qui réussit le miracle d'accueillir en à peine deux mois plus de spectateurs que ses sœurs urbaines, sur dix mois. Bussang semble un ranch fortifié. Poussé par la foule, vous entrez.

Bussang s'attrape par l'odeur. La résine des bois rivalise avec la poussière centenaire. La rusticité du lieu est gage de son authenticité. Tout est en bois : le sol, le plafond, les sièges, la scène et son cadre. Tout est historique des bancs sur lequel on s'aligne sans hiérarchie aux devises du cadre de scène. Les projecteurs et autres engins modernes paraissent anachroniques. Puis il y aura tout à l'heure, promesse chaque saison renouvelée, l'odeur de la fôret, celle des grands arbres entrés dans la cage par l'ouverture du fond de scène ou celle de la terre mouillée.

Bussang s'attrape enfin par le corps. Il vous faut le souvenir du soleil, qu'on devine à travers les bardeaux mal jointifs, sa chaleur qui vous rejoint dans la salle. Il a les embruns des jours d'orage ou de brouillard, qui se répandent dans la salle, par les mêmes interstices entre les bardeaux, ces embruns qui vous humidifient et vous glacent. Il vous faut l'inconfort des sièges malgré les coussins à l'effigie du spectacle, et les trois heures avant de pouvoir à nouveau étendre ses membres. Les yeux dans le rêve et le corps au pilori.

C'est pour retrouver tout cela que vous revenez, comme tous les autres, tous les ans, au Théâtre du Peuple. Vous venez revivre la grande utopie d'un théâtre plus que centenaire, toujours vivante et renouvelée., dévoreuse d'hommes et d'énergie (mais de cela je parlerai un autre jour).

Non. Il n'y avait rien de commun entre Bussang et la représentation de la Colline. Le scénographe y avait-il songé d'ailleurs ? Bussang n' a pas bonne presse auprès des grands créateurs, avec ses effets faciles, convenus., et ses milliers de spectateurs, qui parfois ne vont au théâtre qu'un jour en été.