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lundi 12 octobre 2015

occupation 2/7 (nouvelle)

J'étais son épine vitale. Il était écrivain, écrivain célèbre, enfin c'est ce qu'il imaginait dans les yeux des femmes qu'il croisait et son sang se surprenait à courir, m'entraînant vers une nouvelle cible où m'arrêter.
Je suis partie de lui, dans un grand éternuement. Un refroidissement du coeur, un rhume d'amour, la froideur d'une éphémère qui n'aimait pas les écrivains et leurs mots fatigués de récits, épuisés de litanies et de sentiments. Sa poésie brûlante s'était autoconsumée, incinérée. Glaciation cataclysmique, blizzard d'après la fission des atomes d'une bombe atomique.
J'étais devenue poussière dans son appartement, grain de sable, au moindre souffle, au premier rai de soleil déplacé. Présent, mais impuissant à jouer de ses sensations. Abandonnés l'un de l'autre. Lui sans émotion et moi sans instrument.
Un jour, un besoin d'air. Il avait ouvert toutes les fenêtres et moi ...
Femme, c'est bien ?
Je crois que je me sentais femme. Je n'ai que trop cheminé dans le corps d'un homme.

Qui êtes-vous ? Il va falloir trouver une solution. Nous ne pouvons vous garder ici.


Occupation 1/7 (nouvelle)

Sensation de douleur. Malaise.
Entravé, couché.
Bouger, un effort insurmontable.
Conscience d'être, mais d'une existence différente, toute de lourdeur. Impression de peser, d'avoir un poids. Oui, souffrance de la pesanteur.
Quelque chose m'ancre.
Blanc, lumière blanche, cercle éblouissant, juste au dessus de moi. Artificiel.
Premier mouvement étonné. J'ai un corps, je suis dans un corps. Au bout de mon bras encore gourd, la vie agite des doigts, mes doigts. Je tente un mouvement. Repli sur le ventre. Ma main s'ose plus bas, exploratrice, glisse sur la peau. Aucun obstacle. Un creux entre les jambes mortes. Femme. On m'a faite femme. Qui on ? La main remonte. Deux boursouflures tièdes.
Oui, femme. Je suis dans un corps de femme. Comment suis-je arrivée ici ?
Un corps de femme sort de son engourdissement de femme. Presque simultanément un homme et deux autres femmes explosent dans la phosphorescence laiteuse qui règne dans la pièce et dans mon âme.

Qui je suis ? Comment je m'appelle ? D'où je viens ?

Est-ce une façon d'accueillir un bernard-l'ermite nouvellement installé dans sa coquille ?

Ce que je suis ? je suis, j'étais une épine. Une minuscule épine, à son cœur, à ses lèvres, à ses yeux, à son sexe... une minuscule épine, qui, quand elle s'accrochait, lui donnait envie d'aimer, de rire, d'embrasser, d'écrire, de...

vendredi 2 octobre 2015

La vie obscure

La vie obscure est un livre qui n'a été tiré qu'à un petit nombre d'exemplaires, autant vous dire qu'il faut vous dépêcher si vous voulez profiter de sa lecture.
Cet ouvrage me semble un des plus intéressants de ces dernières années, par son écriture et par son contenu.
Joseph Danan, son auteur, est homme de théâtre, penseur du théâtre contemporain, dramaturge.. Il est aussi poète et a écrit pour le roman.
Il s'intéresse beaucoup à la place du texte au théâtre, à la modification du drame dans le spectacle d'aujourd'hui, voire à sa disparition au profit d'une autre proposition. Il s'est interrogé récemment dans un ouvrage intitulé Entre théâtre et performance : la question du texte sur la suprématie prise par l'agir ou l'être là.
Il a publié presque en même temps 2 ouvrages : Le théâtre des Papas (une pièce de théâtre destinée aux enfants ) et La vie obscure qui est déclaré « roman » .
On suit durant une grande partie de sa vie un personnage, dont on ne sait à la fois rien et tout. Rien parce qu'il n'a pas de véritable identité (comme nombre de personnages du théâtre contemporain). On pourrait presque le croire s'il avait été conçu il y a quelques décennies comme un personnage du « nouveau roman ». Et tout parce que les moindres détails de sa vie quotidienne, de sa psychologie, de son statut social sont évoqués, travaillés, repris, reconstruits. On ne sait rien de lui mais sa psychologie est aussi fouillée qu'après une longue analyse auprès d'un thérapeute.
Obscur par son nom, le personnage l'est aussi par sa vie, faite de reculades, d'hésitations, de prises de résolutions tardives, de semi-succès, de réussites à micro-échelle, et en même temps d'acharnement, d'entêtement, d'obstination face à l'écriture d'un roman, sa seule raison de vivre : Le vie obscure. Une existence diaphane que nous découvrons par « tranches de vie », n'oublions pas que Joseph Danan est spécialiste de théâtre.
« Il », le personnage de La vie obscure, est le double de quantité de gens croisés dans les milieux de l'écriture (de théâtre ou romanesque), de gens qu'on reconnaît indubitablement...
Joseph Danan en profite pour établir un regard tantôt attendri, tantôt très ironique, voire sarcastique sur cet anti-héros qu'il a dû côtoyé ou avec lequel il a peut-être parfois eu quelque similitude, sans que le personnage soit un double autobiographique.
Ce qui double l'intérêt de cet ouvrage est l'écriture qui renvoie la période proustienne à la catégorie « jeu de collégien ». Commencer la lecture vous conduit à une plongée en apnée. Très vite, l’œil, le regard, l'oreille se perdent dans les longues phrases qui constituent le roman et pour lesquelles le Français n'a pas l'habitude de l'allemand ou des langues anciennes. Prodiges de grammaire et de complexité, elles ne se livrent aux lecteurs qu'après une lutte acharnée. Lutte acharnée mais lutte amoureuse où l'esprit finit pas triompher. On s'accoutume vite à ces circonvolutions, digressions, retours en arrière, ou projections et c'est avec plaisir qu'on se lance face à la vague, impatient de la déferlante qui laissera par intermittences la lecture dans une forme de doute.

Si j'ai un temps repensé au « nouveau roman » face à La vie obscure, je crois aujourd'hui que ce « roman » est la plus belle performance de texte écrite pour le théâtre depuis Ma Solange comment te dire mon désastre Alex Roux, de Noëlle Renaude.

mercredi 23 septembre 2015

La blessure d'une fleur Dominique Sampiero

Une nouvelle personne qui vient grossir la liste des gens que j'aime.
Dominique Sampiero

Il est romancier, scénariste, poète....
Il a des yeux bleus et clairs comme le ciel du Nord dont il est originaire, une sourire d'enfant, émerveillé ou mutin, une allure de poète d'autrefois. Les critiques le classent dans les « nouveaux lyriques ». C'est un peu le juger vite. On pourrait l'imaginer égaré dans un monde aseptisé, rimant sur un nuage, pourquoi pas une lyre dans la main...
La prestation qu'il a donnée à Douai lors d'une exposition qui lui était consacrée prouve le contraire.
Il y est allé de son corps, arborant sur le torse un tatouage éphémère « La détresse est un patrimoine aujourd’hui » (j'espère « éphémère »). Il a lu, non, il a investi un poème qu'il a composé sur un fait divers : une femme qui saute du 8ème étage avec ses enfants – un drame ordinaire qui faisait écho à un récit pour jeunesse paru chez Je bouquine). Face à des élèves de conservatoire figés par sa présence, sa lecture était d'une violence et d'une vie qui ne pouvait laisser indifférent et qui n'avait rien d'élégiaque.
Lyrique ? Oui, mais alors d'un lyrisme qui se nourrit d'une observation très pointilleuse du monde, des gens, de leurs sentiments les plus profonds. Le texte sur la femme défenestrée qui se termine par un inventaire des badauds accourus constitue un photographie universelle des grandes villes.
La poésie de Dominique Sampiero se nourrit de la terre, du monde végétal. C'est une poésie qui naît de l'humus et des arbres, des peurs primales et des amours enracinées dans nos gênes. C'est peut-être aussi cette parenté avec René Guy Cadou qui nous le montre comme lyrique.
J'ai beaucoup de mal à lire la poésie Dominique Sampiero. Très vite le beauté du texte, des associations, des métaphores, des alliances de termes me suffoque. Et ce que cette beauté réveille en moi peut devenir souffrance. J'ai beaucoup de souffrance à lire la poésie de Domique Sampiero. Nous en avons déjà parlé, entre deux reniflements.
Ce qui me bouleverse le plus dans son écriture, c'est le sens de l'image et l'impact qu'elle crée dans sa simplicité. Le vocabulaire n'est pas savant, mais il semble redécouvrir la langue à chaque vers. Et l'image, le sentiment affluent, déferlent, inondent, noient le lecteur.
Il y a une table, vers le milieu de l'exposition « La blessure d'une fleur ». Il a commenté le titre de ce livre d'artiste à partir de ses textes comme « une fleur est parfois si belle que c'est une blessure, et il nous faut la couper ». La poésie de Dominique Sampiero a cette beauté blessure qui s'insinue entre les mots, les sons. Les poèmes qu'on peut lire dans la vitrine vous confirmeront ce jugement, ils m'ont émue aux larmes...

Mais où les lire ? A la bibliothèque de Douai évidemment... Mais vite, il ne vous reste déjà plus beaucoup de temps : tempus fugit et La vie est chaude...

vous avez jusqu'au 4 octobre pour visiter l'exposition 


https://www.bm-douai.fr/doc/AGENDA/79

Dominique Sampiero ( les gens que j'aime)

Je m'aperçois que je ne vous ai pas donné une bibliographie de Dominique Sampiero


La voici donc

La fraîche évidence
une livre s'écrit tôt le matin
Ame soeur
L'idiot du voyage
Patience de la blessure
Carnet d'un buveur de ciel
La vie est chaude (dernier texte paru - aux éditions Bruno Doucet)
Sainte horreur du poème
La page blanche
La vie pauvre

Il s'agit de poésie (il faut savoir que Dominique Sampiero est très éclectique dans son écrire : je vous conseille un petit voyage aussi dans ses romans... et dans ses écrits pour la jeunesse)
Lisez par exemple : Celui qui dit des mots avec sa bouche

lundi 14 septembre 2015

l'écran du conteur ou du lecteur

Poursuite de ma rumination sur le texte et l'écran dans les contées et dans les performances, poétiques par exemple.
Un petit détour par le dictionnaire, avec l'amorce d'un commentaire lié à la rumination.
Une première question liée à l'étymologie : le mot viendrait d'un mot du haut allemand : qui signifie grille ou clôture. Si la grille permet de hasarder un regard, la clôture est une fermeture totale, une opacité, qui s'entoure de mystère.
L'écran, en français, est ce qui garantit de l'ardeur trop vive d'un foyer.
Mais c'est aussi le voile qu'utilisent les peintres pour atténuer un excès de lumière.
Peut-on prendre cette acception pour notre écran en contée et en poésie ? Un conteur, le comédien lecteur qui lirait avec un livre ou une feuille à la main créerait-il une barrière entre la trop grande chaleur ou la trop grande lumière du texte et l'assistance ?
L'écran est aussi tout objet interposé, pour dissimuler ou protéger. Dissimuler quoi ? Dissimuler qui ? Protéger quoi ? Protéger qui ?
Il est évident que cette définition nous invite à nous interroger sur le rapport entre le lecteur et son public.
L'écran est aussi la surface blanche qui reçoit une image projetée. Quelle image ? Là encore il faudra se questionner : l'image doit-elle être réelle ou peut-elle être virtuelle ?
Enfin sur les appareils informatiques, l'écran est la partie illuminée par l'arrière qui permet de voir l'image, mais qui aussi permet d'agir, d'avoir une action modificatrice sur elle (écran tactile.. )
Peut-on considérer comme écran, la privation de l'image, dans une émission radiophonique ou dans un enregistrement sur CD ? Seule une partie du lecteur ou du conteur nous est livrée, et encore trahie, car souvent elle est épurée par le jeu des filtres, privée de la corporalité ou de ce qui la manifeste.
Une postsynchronisation est-elle un écran ? La voix est bien présente, mais dans une ambiguïté de la corporalité : si la voix et ses adjacents comme la respiration, les silences habités,sont sensibles, l'image qui leur est associé est autre, phénomène très perturbant...

Il va falloir vraiment ruminer...

mercredi 2 septembre 2015

Alice aux mille mains (critique)

Mateja Bizjac-Petit en est l'auteur.
Mateja, rencontrée un jour à la suite d'amis invités par elle à un vernissage,
Mateja que je pressens plus que je la connais, à travers nos choix parallèles d'auteurs, de textes, à travers des silences ou des voiles qu'on espère tendus, qu'on croit opaques et qui sont écrans d'ombres chinoises.
Son dernier livre Alice aux mille mains est une réécriture d'un précédent recueil au tire identique et qui était une traduction d'une version en slovène, sa langue maternelle. Cette nouvelle version s'ancre davantage dans la maîtrise du vocabulaire français, dans sa subtilité, dans la richesse de la syntaxe et de ses ruptures et de l'éloquence qui naît de les malmener.
Chaque poème a une double entrée. Une forme brève, sobre comme un haïku (dont elle adopte l'image : 3 vers) et polysémique comme un oracle. Ces petites formes racontent au fil des pages une femme avec ses rêves, ses doutes, ses regrets, ses certitudes. Leur richesse et leur simplicité bouleversent comme autant d'aveux.
Puis, il y a ces masques, ces voiles qui accourent pour égarer l’œil et tromper l'oreille. Tous ces mots venant briser la ligne souple de la phrase essentielle, la travestissant par d'autres références, d'autres contextes. Des compléments deviennent sujets, des verbes s'entendent comme des adjectifs et les draperies poétiques écartèlent la phrase trop impudique comme si la confidence en se faisait qu'à peine.

Il faut prendre le temps de cette double lecture la fulguration de la phrase d'origine et le plaisir des fioritures Renaissance.